Immigrants, stress post-traumatique exaspéré par les hotspots

Le hotspot de Tarente ressemble à une usine. Situé si près de l’Ilva (la plus grande aciérie d’Europe, déjà impliquée dans un scandale environnemental en 2012), que les cheminées autour se confondent avec les conteneurs dans lesquels on fait dormir les gens, par groupes de 8. La pollution atmosphérique dans la zone est évidente: la structure est couverte d’une épaisse couche de poussière rouge. Le centre de Pozzallo, en Sicile méridionale, est une ancienne douane; il a aujourd’hui l’aspect d’une taule, avec des contrôles à l’entrée et à la sortie H24, 7 jours sur 7. Le plus célèbre des hotspots – Moria, à Lesvos – a également été décrit comme une prison en plein air

Contrairement à l’Italie, en Grèce ces méga-centres pour migrants ne sont pas nécessairement construits sur la côte, avec trois côtés orientés vers la mer. Ici, ce sont les îles elles-mêmes qui limitent la liberté de mouvement des migrants, puisqu’il est interdit de s’en aller. Ceux qui sont arrêtés alors qu’ils tentent de monter clandestinement à bord du ferry pour rejoindre Athènes, se défendent en disant: “J’ai essayé de m’échapper parce qu’ici je deviens fou!

Depuis longtemps, journalistes et associations dénoncent les facettes le plus effrayantes de celle qui devait être une méthode pour “aider les États membres en première ligne à faire face à la très forte pression migratoire aux frontières extérieures de l’UE“, selon la Commission Européenne. Concrètement, tout le monde – qu’il s’agisse des ONGs ou des institutions – a convenu au fil des années qu’il s’agit plutôt de lieux d’exclusion et de violation des droits humains, de clandestinité et d’inégalité.

Réparties le long des frontières d’Europe, il y a une vingtaine d’immenses structures pour la réception, l’identification et – beaucoup plus sur le papier qu’en réalité – l’accueil des demandeurs d’asile. Elles hébergent des dizaines de milliers de personnes, entassées entre elles mais isolées des populations locales.

Les conditions de vie sont différentes d’un centre à l’autre, mais toujours très mauvaises: à plusieurs reprises, elles ont été jugées par la Cour Européenne des Droits de l’Homme comme des traitements inhumains et dégradants infligés aux migrants. Dans les deux pays, ces centres d’accueil ont en commun la surpopulation, le manque de services, l’éternelle durée de séjour et les conséquences que ces facteurs ont inévitablement sur la santé mentale des personnes qui sont forcées d’y rester.

Le modèle des méga-centres a un effet pathogène, c’est-à-dire – par définition – la capacité de provoquer une maladie, de rendre infirme. C’est ce que démontre une étude de l’association MEDU – Medici per i Diritti Umani (Médecins pour les Droits Humains), publiée en septembre dernier. Le rapport parle notamment du trouble de stress post-traumatique (TSPT), une forme de détresse psychologique liée aux expériences traumatiques vécues par ceux qui en souffrent. 

Le fait déjà connu est que la plupart des quelques 1.900.000 migrants qui sont arrivés en Europe en traversant la Méditerranée depuis 2015 ont subi des violences dans leur pays d’origine, ou au long de leur parcours. Par conséquent, beaucoup d’entre eux présentent des problèmes de santé mentale pendant la procédure d’asile. 

L’origine du TSPT réside dans les traumatismes, des événements survenus avant et pendant la migration; mais la nouveauté est la suivante: les facteurs de stress dans les pays d’accueil – tels que le séjour dans un grand centre dans des conditions inadaptées – peuvent affecter le trouble, l’aggravant.

L’étude montre que ceux qui vivent dans une grosse structure (en prenant par exemple le tristement célèbre CARA de Mineo, qui abritait autrefois plus de 4000 personnes) plutôt que dans des petits ou moyens centres (des établissements avec moins de 1000 résidents), présentent généralement des symptômes plus graves que ceux qui sont hébergés ailleurs et dans des conditions différentes. 

En même temps, l’ONG International Rescue Committee (IRC) a publié Cruelty of containment, un rapport basé sur les témoignages de 904 migrants soutenus par les programmes de santé mentale de l’organisation sur les îles de Lesvos, Chios et Samos. 

Dans les conclusions qu’elle tire, cette analyse complémentaire ne fait que consolider la première: la dépression, le TSPT et les lésions auto-infligées sont présents dans les hotspots, chez les personnes de tout âge et de toute origine. En particulier, au moins deux patients sur cinq ont déclaré des symptômes liés au stress post-traumatique, et une personne sur cinq a dit avoir déjà tenté de se suicider. Depuis le début de la pandémie, ces pathologies se manifesteraient sous une forme aggravée, alimentées par un sentiment d’abandon accru et par la peur, car il est impossible de maintenir une distanciation sociale au sein des camps. 

En Italie, le rapport MEDU a donné lieu à un appel signé par 18 associations contre la soi-disant “approche hotspot“, adressé aux gouvernements et aux députés européens. On demande à ces derniers de revoir le modèle d’accueil des personnes migrantes, car celui actuel, qui s’applique dans des grands centres comme Mineo ou Moria (où, jusqu’au début de 2020, 20.000 résidents vivaient dans un espace conçu pour moins de 3.000), présente de nombreux aspects néfastes.

De l’aliénation à la promiscuité, en passant par l’incertitude quant à la possibilité d’obtenir un permis de séjour, ces structures représentent un obstacle aux voies d’intégration des migrants. De plus, les méga-centres ont de lourds coûts – sanitaires, sociaux, économiques, ainsi que humains – dénoncent les promoteurs de l’initiative

Plusieurs professionnels, représentants certaines parmi les principales associations qui se sont jointes à l’appel, ont donner des explications à One Global Voice. Alors que l’on prévoit l’ouverture de 6 nouveaux hotspots aux îles Canaries, il est temps de se demander: qu’avons-nous appris des méga-centres, en termes de santé mentale? Quelle est l’expérience des ONGs par rapport à ces centres?

Le Docteur Alberto Barbieri (MEDU), co-auteur de l’étude à l’origine de l’appel, explique ce que c’est le TSPT et comment il se manifeste.

“Le TSPT est un trouble psychologique causé par des événements traumatisants, au cours desquels la vie ou l’intégrité physique d’une personne sont menacées. Par exemple, une agression sexuelle, la torture, des menaces de mort, mais aussi un accident de voiture ou un tremblement de terre.

Pas toutes les personnes victimes d’abus développent automatiquement le TSPT. Il existe des outils de résilience individuels, en fonction de chaque cas. Mais, si les événements subis sont perçus comme accablants, alors le TSPT se manifeste par des symptômes qui peuvent affecter profondément plusieurs aspects de la vie des personnes

Les symptômes sont classiquement divisés en quatre groupes:

    • Intrusifs: cauchemars et souvenirs de l’événement traumatique, ou flashbacks; la personne revit l’événement, parfois comme s’il se produisait ici et maintenant.

 

    • Évitement, soit physique que psychologique: si l’on a été incarcéré, on peut avoir peur ou vouloir rester aussi loin que possible des personnes armées ou en uniforme, ou même simplement parlant la langue des tortionnaires (par exemple l’arabe, pour ceux qui ont été en Libye).

 

    • Altérations négatives des pensées et des émotions: la personne est victime des événements, mais s’en veut pour ce qui s’est passé; elle a des pensées noires envers elle-même (“je ne vaux rien, je suis nul”) ou envers les autres (“je ne peux faire confiance à personne, le monde est dangereux”). Ce sont des états émotionnels permanents, avec beaucoup de sentiments négatifs (colère, peur, honte…) et l’incapacité de ressentir des émotions positives comme le bonheur, d’autre part.

 

  • Alerte: avoir la sensation qu’il faille toujours être sur ses gardes, ou des réactions éxagérées (comme des excès de colère) face à des situations insignifiantes; on peut par exemple se mettre à boire, et avoir des comportements à risque. 

Les traumatismes interpersonnels (c’est-à-dire quand ce sont les autres qui vous font du mal, comme dans le cas de la torture) ont des effets pires que les autres types d’événements. Lorsqu’une personne a subi un traumatisme interpersonnel prolongé dans le temps ou des événements traumatisants multiples, on parle de traumatisme complexe. Celui-ci peut se traduire dans une forme particulièrement grave de TSPT, que nous appelons TSPT complexe.

Il suffit de penser à ceux qui sont victimes de persécution dans leur pays d’origine et au cours de leur voyage migratoire (par exemple, lorsqu’ils traversent le désert du Sahara), qui sont ensuite torturés dans les centres de détention en Libye et qui traversent enfin la mer Méditerranée sur un bateau gonflable, au risque de faire naufrage. Dans ces cas de TSPT complexe, on vit pratiquement dans un enfer, souvent accompagnés par la dépression. Dans une telle situation, l’intégration dans un nouveau pays devient très difficile.”

Un demandeur d’asile vivant dans le hotspot de Samos décrit son état de santé mentale. Photo courtoisie de Jérome Fourcade

Fabrizio Coresi est anthropologue de formation, spécialisé en ethnopsychiatrie. Depuis 2005, il travaille dans le secteur à but non lucratif, principalement avec les migrants demandeurs d’asile. Il est actuellement Programme Expert sur les migrations à ActionAid Italie

“Je confirme, également sur la base de mon expérience professionnelle, ce qui est dit dans le rapport de MEDU. Dans les méga-centres, l’absence d’attention spécifique a un effet traumatisant: il y a des services de base comme la médiation culturelle qui sont concrètement garantis juste pour quelques minutes par jour, quand ils sont là.

Ce n’est pas le changement qui crée des problèmes aux étrangers, mais le temps et la façon dans lesquels on leur demande de changer. Le peu de choses que les migrants obtiennent sont acquises en activant leur identité de victimes: seulement un individu docile et silencieux, car désorienté, est donc acceptable. Dans ce contexte, les personnes étrangères apprennent malheureusement […] le rôle qui leur sera attribué dans notre société et les conditions pour garantir à soi-même l’accès aux droits.

Les individus sortiront de ces méga-centres incapables d’influencer leur propre vie (ou de se percevoir comme capables de le faire), au point de créer une image de soi pathétique entraînant parfois une réelle détresse – jusqu’à ce que ça devienne une maladie psychique, concernant les relations de la personne avec son nouveau monde. 

Ainsi, les méga-centres deviennent un réservoir de main-d’œuvre à exploiter demain, une usine de précarité fonctionnelle. Je ne pense pas qu’il y ait une conception intentionnelle derrière tout cela. Mais il est évident qu’en pratique, les personnes fragiles, inconscientes ou sans droits, sont utiles au système productif. Et si tout cela est vrai, nous devons réfléchir au fait que l’expérience traumatisante souvent associée à la migration peut être le résultat d’un voyage, mais aussi de la soi-disant réception (ou plutôt du business, au détriment du vrai accueil), qui est parfois une véritable torture.”

Loredana Leo est avocate de l’Associazione per gli Studi Giuridici sull’Immigrazione (Association pour les études juridiques sur l’immigration, ASGI) et coordinatrice du projet In Limine, un suivi et des actions de contentieux stratégique par rapport aux politiques de frontière, d’un point de vue juridique; le projet combine ces activités avec la défense et la protection juridique des personnes concernées par ces mêmes politiques.

“L’appel – dont ASGI est l’un des promoteurs – part du constat que le nouveau pacte sur les migrations ne va pas au-délà de l’approche hotspot, mais au contraire, il le met en valeur. Cela renforce certaines pratiques codifiées dans les pays frontaliers, comme l’Italie. Le pacte est aussi susceptible de consolider l’approche des méga-centres, sur le plan des procédures.

Cet appel met l’accent sur la santé mentale des migrants car il vise à souligner que la procédure hotspot ne laisse pas de place à l’identification des vulnérabilités. Les délais d’examen sont excessivement courts, mais trop longs par rapport à la détention des ressortissants étrangers – qui sont souvent enfermés dans les centres. L’enfermement dans les hotspots est une détention de facto, elle n’est donc soumise à aucun contrôle judiciaire.

Deux aspects doivent donc être pris en compte: les difficultés d’identification des vulnérabilités et l’aggravation des traumatismes et des fragilités préexistantes, avec un effet dégénératif. Lorsque je parle des difficultés pour identifier les vulnérabilités, je fais référence par exemple aux victimes de la traite, qui sont souvent placées dans des situations de promiscuité dans les méga-centres. Il est difficile de reconnaître une victime de la traite dans ces conditions, car il ne s’agit pas d’une vulnérabilité évidente, comme pourrait l’être celle d’une famille monoparentale.”

Ester Russo fait part de son expérience sur le sujet en tant que psychothérapeute pour Médecins Sans Frontières (MSF) en Italie.

“La dispersion des subjectivités, le fait de ne pas être vu, l’aliénation en tant que dimension existentielle et chronique; ce sont toutes des conditions particulières que traversent les gens dans les maxi-centres comme ceux dans lesquels nous avons travaillé ces dernières années. Ce sont toutes des circonstances qui s’éloignent fortement de ce que nous pourrions définir l’hospitalité, du bien-être et de la santé. 

Nous plaçons toujours les personnes au cœur de notre travail. L’un des objectifs que nous poursuivons, pour répondre à leurs traumatismes et aux expériences brutales qu’elles vivent avant d’arriver en Europe, est celui de leur rendre leur dignité, là où celle-ci a été ébranlée par la violence et la torture dans les pays d’origine et de transit. 

Nous ne pouvons pas continuer à rester aveugles à ces souffrances auxquelles nous devons répondre en rétablissant l’humanité à tous les niveaux, en réduisant parfois la possibilité de chronicité et de retraumatisation.” 

Giulia Gori fait partie de la Federazione Chiese Evangeliche in Italia (Fédération des Églises Évangéliques en Italie, FCEI), qui a élaboré une proposition pour un “véritable” accueil. A travers le programme Mediterranean Hope, la Fédération met en place des couloirs humanitaires pour la réinstallation en Italie de réfugiés au départ du Liban, principalement victimes du conflit syrien. Les bénéficiaires de ces couloirs sont des personnes en situation de vulnérabilité. Une fois en Italie, elles demandent l’asile et sont pour la plupart placées dans des structures d’accueil “diffus”, c’est-à-dire dans des appartements, où elles sont soutenues par les divers services fournis pendant la durée de leur procédure.

“Les personnes qui arrivent via les couloirs humanitaires sont traumatisées. Certaines ont été detenues et subi des tortures, mais le prérequis pour participer à la sélection est d’avoir une vulnérabilité au sense large: une famille avec des mineurs, une femme seule, des graves problèmes de santé [pas nécessairement liés à la santé mentale, ndr].

Nous essayons d’enrichir le soutien psychologique avant le départ [en collaboration avec le centre de prévention du stress et des traumatismes Metanoia, ndr]; nous avons pris conscience qu’il y a des facteurs psychologiques qui affectent le parcours migratoire que nos bénéficiaires sont sur le point d’entreprendre. Il s’agit d’un processus préparatoire à l’intégration dans une nouvelle culture, sans pour autant abandonner la leur.

Nous travaillons également à l’ouverture des couloirs depuis la Lybie, ce qui nous confrontera à une réalité plus dramatique que celle que nous avons connue jusqu’à présent. Nous devrons mettre en place un système de soutien psychologique et psychiatrique beaucoup plus large, également grâce aux associations de la diaspora africaine en Italie, qui peuvent nous aider à fournir un service culturellement approprié même après l’arrivée des personnes.

L’approche des hotspots est clairement déshumanisante et ne fonctionne pas, en plus de ne pas respecter la dignité de l’être humain et du migrant: il n’y a pas d’accueil dans les hotspots; on prend les empreintes digitales, en gros, et on attend que la bureaucratie suive son cours.  Je ne suis pas convaincue que la seule réception valable soit celle dans un appartement, mais une réception qui offre des services, même dans une structure de taille moyenne. Le centre n’est pas nécessairement une violation des droits humains, s’il est bien structuré et bien servi. 

[Sauf là où indiqué différemment, toutes les photos sont de Nicoletta Novara pour l’ONG Still I Rise, et ont été prises dans le hotspot de Samos, en Grèce]

[Traduction de Beatrice Chioccioli depuis son article original]

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